What the fuck is Ardkorpédia ?
L'Ardkorpédia est une encyclopédie collaborative qui détient la vérité en otage. Beaucoup la considèrent comme la source de toute vérité et l'aboutissement ultime de le Internet. Tout de suite, quelques précisions.
La parodie du monde est deux fois plus infinie que
le monde
Devise de l'Ardkorpédiatre
L'Ardkorpédia est un de ces lieux où, pour paraphraser Michel Deguy , la science jargonnante est ventriloquée par la bêtise, dans un rapport parodique qu'on pourrait – ne contribuant pas à alléger la glose genettienne – qualifier de palimpsestueux. Fille de la Wikipédia, elle n'existe que de s'en montrer indigne à tout prix, méprisant "nétiquette" et règles de base de l'Internet "participatif", ridiculisant ses rituels tribaux, retournant contre elle son idéal (pourtant déjà bien défraîchi) de la position et du discours Justes.
Car à l'instar d'un gouvernement qui s'est mis à confondre chômage et précarité, les prêcheurs du modèle Wikipédia, sûrs de répandre par son biais une éthique citoyenne, amalgament liberté et réduction des risques ; ils sont autant d'apprentis sorciers à l'origine de communautés claniques aux principes quasi-sectaires. On s'engage, aujourd'hui, "solennellement à répandre le WikiLove", on créée des profils utilisateurs bouffis d'énoncés stéréotypiques (je suis ci / je ne suis pas ça ; adhésion à la vision publicitaire d'une identité clôturée), on sclérose ainsi les possibilités de rencontres véritables, un peu comme dans Myspace (et son balayage stéréotaxique par critères débiles : j'aime / j'aime pas, j'ai pour habitude faire ci / je n'ai pas pour habitude de faire ça).
Voilà ce que le web 2,0 – dans sa diffusion et sa différance – commande : d'être à chacun soi-même, quotidiennement astreint à une mobilité d'automate, à des résignations grimées en multichoix. Voilà ce que veulent tes contacts sur MSN et tes "amis" sur Facebook : que tu parles "librement" de toi, de tes passions, de ton cursus scolaire et de ta prison professionnelle mais aussi de tes voyages ; surtout, que rien n'échappe à leur empathie de composteur. Pourtant le rapport d'activités d'un réseau social ou d'une page publique sur Netvibes ne rendra jamais audible que l'inflation de l'amour-propre et des échanges sacrifiés sur l'autel pourrissant de la communication. Univers essentiellement respectueux de ce qu'il valide et valorise, ignorant la possibilité même d'une extériorité donc d'une critique, l'Internet social et participatif fonctionne donc comme n'importe quelle institution, à ceci près qu'au contraire des drones ministériels, il prospère trahissant même l'idée de ceux qui l'ont vu naître : faire exister des mondes tangents à la réalité sociale.
Cette contrainte identitaire, qui s'accompagne d'un mépris du pseudonymat quand celui-ci parvient à déjouer les renseignements généraux de l'administration, ne serait pas tant liberticide si elle ne renforçait pas sur le web la censure et le consensus qui sévit in real life : normalisation des interventions, nivèlement des opinions, refus de la signature y sont assourdissants. La stigmatisation des excès sous l'étiquette du « vandalisme » rappelle aux jeunes occidentaux puceaux du fascisme qu'un media démocratique, encensé comme tel, est aussi capable que n'importe quel media dominant (télévision d'état, radio populiste, discours politique, panneau publicitaire...) d'injonctions conservatrices et moralisatrices qui finissent par tisser ce que, longeant Artaud, on pourrait appeler la « propagande du civilisé », c'est-à-dire un refus de penser devant l'angoisse d'une dissolution des identités.
Bref, avec l'anti-vandalisme primaire du web démocratique, c'est encore une fois à une réduction de la marge qu'on assiste – des méthodes hantées par un passé lourd, celui des illusions collectivistes. Mais la réduction n'est pas simplement qualitativement dommageable, elle est foncièrement assise sur les principes de la consocratie : car cette marge écartée, c'est aussi celle qui revient à l'erreur, au bug, au ratage, à l'avarié.
Peupler ces interstices, ne jamais rien fixer, sacrifier le repos d'une délibération "citoyenne" au risque permanent de l'effacement, du recommencement, du recouvrement, du détournement, voilà qui introduit déjà au projet de l'Ardkorpédia. Mais ce serait ignorer la prétention qui l'anime primordialement : faire l'éloge des formes faibles dans un monde ridicule de réussite et d'achèvement. Si toutefois ce projet échoue, on n'aura peut-être pas assisté pour rien à l'auto-célébration de la vulgarité face aux poignées de mains satisfaites de la domination.
*
Internet accélère l'avènement de la société de marché, avec une poussée violente de concurrence et de compétition.Alain Minc
ArdKor.com est d'abord une expérience portant sur un des nerfs de Le_Internet® : les moteurs de recherche, leur fonctionnement, leurs utilisateurs. Il s'est agi de faire mousser depuis rien un véritable MFA* détourné en critique des sites pollués par les pubs. Cette expérience, inaugurant la web-vivisection, frappe délibérément plusieurs mètres sous la ceinture, hurlant et cherchant à faire perdre le fil, dégobillant des publicités criardes et des mots-clés cachés, trompant l'honnête internaute, et lui subtilisant un peu d'âme à grand renfort de textes insipides qui tournent rapidement à l'inepte, voire à la franche insulte. ArdKor.com ment, ArdKor.com triche. ArdKor.com n'est pas un site gentil. Caricature de la caricature métastasant depuis juin 2005, explorant, réjoui, les vastes terres de la médiocrité marchande ; infiltrant le grand méchant Système pour mieux éprouver et faire éprouver l'inanité intrusive et bêtifiante des techniques de racolage sur le net. ArdKor.com n’est pas un site malin - sa petite sœur sera une intellectuelle.
*
The seventh type of guerrilla organization is that
formed from bands of bandits and brigands.
This, although
difficult, must be carried out with utmost vigour lest the enemy use
such bands to his own advantages.
Mao Zedong
Non contents d’exposer les charmes de Cecilia Sarkozy et Henri Michaux nues sur Le_Internet® et de s’en tirer à si bon compte, les tenanciers d'ArdKor.com sentent, le 13 septembre 2005, pousser un poil wikirévolutionnaire dans leurs paumes fainéantes : l’encyclopédie ArdKorPedia voit le jour, arrogante et malsaine. Chacun endosse un nouveau rôle : Scum, sorte de Barbapapa en poudre, se dilue au sein de chaque article dans un bouillonnement séminal ; BobArdKor, patron et webmaster méprisé de tous, se perd dans les temps mythiques d'une autorité encore souveraine en corrigeant des fautes de syntaxe ; JeRe Laden, taliban public du 9-3, prend en charge la part d'injures, de vulgarité et de fautes d'orthographe que tout bon article de l'AKP se doit d'assumer tandis qu'Antoine "Redford" Hummel engraisse le tout d'intellectualisme lourdingue et de pastiche journalistique. L’équipe entreprend alors sa noble tâche ; d'historiques et salutaires vérités sont enfin révélées (Oui, Johnny Hallyday est mort. Non, le mérou n’a jamais été rien d'autre qu'un poisson). La bête prend forme et quelques semaines plus tard, les premiers visiteurs y traînent leurs gros doigts sales. Techniquement, rien ne distingue l'ArdKorPedia d'un grand nombre d'encyclopédies wiki (les deux principales références étant l'inénarrable WikiPedia, et l'Uncyclopedia, humoristique bien qu'anglophone). Mais la technique ne fait pas tout et la différence principale est bien plus profonde : l'ArdKorPedia dit la vérité là ou tous les autres vous mentent. Si si.
*
Tandis qu'il récitait ainsi, tous ses
ennemis perdaient la face,
et les "waouh" stupéfaits
de la foule ponctuaient chaque ligne de son pedigree.
Luc 13
–17 (traduit par nos soins)
La foule afflue, donc ; car, surprise nonobstant, puis dégoût et nausée nonobstant mais encore nonobstant vomissements de bile et de tripes dans d'atroces souffrances, l'AKP s'impose comme une de ces mines d’informations utiles et réjouissantes : on y trouve, pêle-mêle, des œuvres originales de jeunes artistes handicapés mentaux, la recette du commentaire composé d'Une Vie de Maupassant pour lycéens pressés, des yaourts élitistes avec de vrais morceaux de culture populaire dedans, des révélations polémiques (dé)mises en musique par la section Bugcore, une photo de ta sœur, de la sœur de tout le monde, la vérité jusqu'ici étouffée sur la haine ancestrale entre la Fédération des Pays Producteurs de Chou Fleur et la Ligue des Pays à Bananes, et surtout une page de jeux de l’été disponible toute l'année, avec des mots-fléchés et force sudoku. Un obscur et misérable poète, dont l'Ardkorpedia avait pourtant essayé d'épicer l'existence, accuse bientôt l'entreprise de donner dans l'ironico-nihilisme. Ce qui n'est, tout compte fait, pas si mal vu. Hélas, et au mépris des mises en demeure, l’ignominie persiste : au 8 novembre 2006, 1948 articles encombrent le net de leur suffisance narquoise, arrachant mensuellement 5000 visiteurs des griffes d’un improbable emploi dans un terne bureau. Tremblez, patrons.
Pour aller plus loin > What_the_fuck_is_Ardkorpedia, jeu de l'été.
* MFA : Made For Adsense. Expression utilisée pour qualifier les sites qui sont de simples sacs à mots clés, créés pour s'assurer un 13e mois de revenus publicitaires.
